La liaison compte parmi les phénomènes les plus étudiés de la phonologie du français, ayant été analysée dans des modèles (post-)génératifs et basées sur les usages. Pourtant, aucun de ces cadres n’a réussi à rendre compte de l’ensemble des réalisations catégoriques et variables attestées dans les grandes études de corpus, et la liaison demeure un objet de débats.Face à cette complexité, la recherche s’est de plus en plus tournée vers l’acquisition, qui offre une perspective empirique prometteuse sur la représentation mentale de la liaison et permet de mettre à l’épreuve les hypothèses théoriques. Jusqu’à présent, la plupart des travaux se sont concentrés sur des enfants d’âge préscolaire, laissant largement inexplorée la phase d’entrée à l’école. Cela surprend d’autant plus que ce stade correspond aux premiers contacts avec l’orthographe, un facteur largement supposé influencer la réalisation de la liaison.La présente étude s’inscrit dans cette continuité et l'élargit en examinant l’interaction entre acquisition de l’écrit et quantité de l’input oral dans le développement de la liaison. Adoptant un protocole multi-méthodes combinant approches psycholinguistiques et corpus-phonologiques, elle analyse la liaison catégorique et variable dans différents contextes morphosyntaxiques, ainsi que la liaison épenthétique après quatre et la liaison interdite devant ‘h aspiré’, de l’entrée à l’école jusqu’à des stades plus avancés du développement.L’étude s'appuie sur un corpus constitué pour ce projet avec 95 participants monolingues et bilingues~: des éléves de CP, testés au début et à la fin de l’année scolaire, ainsi que des adolescents (âge moyen : 14,9 ans), issus de Chambéry/Grenoble et de Vienne (Autriche). L’échantillon français regroupe des enfants scolarisés en écoles francophones, l’échantillon autrichien des élèves du Lycée Français de Vienne et d’écoles germanophones, permettant de comparer différents degrés d’exposition au français oral et écrit dans divers contextes sociolinguistiques.Le corpus comprend cinq tâches de production orale (élicitées et spontanées), des données de production écrite, ainsi qu’une tâche de répétition et une tâche de jugement, soit un total de 56 749 contextes de liaison codés. Les données ont été analysées par méthodes descriptives et modélisations bayésiennes, afin de démêler l’influence du contexte linguistique, de la quantité d’input oral et des facteurs liés à l’orthographe sur le développement des différents types de liaison.Les résultats montrent que ni les facteurs liés à la quantité d’input oral ni ceux liés à l’orthographe ne suffisent à expliquer à eux seuls les trajectoires développementales observées. Au contraire, une forte hétérogénéité apparaît, surtout chez les enfants de CP~: certains présentent une compétence quasi adulte tandis que d’autres rencontrent encore des difficultés. La liaison catégorique semble liée au développement linguistique général, alors que la liaison variable reflète une interaction complexe de facteurs contextuels, lexicaux et internes au locuteur. La liaison interdite devant ‘h aspiré’ et la liaison épenthétique après quatre manifestent toutes deux une variation interindividuelle persistante jusqu’à l’adolescence, mais dans des directions opposées : la liaison interdite est fréquente puis diminue, tandis que l’épenthétique reste marginale.Ces résultats confirment la complexité de la liaison : des explications simples, fondées sur l’orthographe ou l’input oral, sont insuffisantes pour en rendre compte dans sa totalité. Les données suggèrent plutôt que la liaison ne constitue pas un phénomène unifié, mais un ensemble de processus distincts et liés. Cette thèse contribue à notre compréhension de la liaison en identifiant des sources systématiques de variation tout en mettant en évidence les limites actuelles des explications, offrant ainsi à la fois un progrès empirique et de nouvelles perspectives méthodologiques pour de futures recherches.
Elisabeth Heiszenberger (Fri,) studied this question.